Au 24 Faubourg Saint-Honoré

C’est au cœur vibrant, palpitant – d’artères et de dédale- de la Maison Hermès que Frédéric Laffont, le merveilleux auteur d’Une vie par le menu (Ed L’Iconoclaste, 2021 – cfr  chronique sur ce site) nous convie.

Une chanson de geste et d’esprit, constituée de vingt-cinq chants thématiques qui nous fait pénétrer l’âme de l’enseigne, à travers ses acteurs, artisans, selliers, décorateurs, directrice du Patrimoine culturel et sa mission de transmission via six générations, sept conducteurs : Thierry – Charles – Emile et Emile Hermès – Robert – Jean-Louis, Pierre-Alexis et Axel Dumas.

Et chacun d’imprimer sa marque, de conduire la marche de la tribu, son élan, son allant, sans déroger au mantra de discrétion qui est inscrite dans les gènes.

 » Faites de l’étalage mais n’étalez pas » enjoint Robert Dumas, chef de la 4e génération

Une personnalité se dégage de la galerie, tant sa présence imprègne encore le 24 Faubourg Saint-Honoré:  il s’agit d’Emile Hermès (1871- 1951) dont le bureau-musée, situé à l’étage, induit le retour imminent,  par la porte dérobée, s’entend

« Emile Hermès est un enfant du XIXe gourmand de découvertes du XXe » 

Né l’année du siège de Paris et de la naissance de Marcel Proust, Emile Hermès régule le carrefour périlleux de la destinée de la Maison: la crise de 1929 a failli lui être fatale, la guerre de 1939- 45 l’oblige de mille solutions pour le bien-être de ses employés, en ce compris la culture rassasiante de pommes de terre sur la terrasse altière du Faubourg.

Père de quatre filles, il cédera la conduite de l’attelage à son gendre Robert Dumas, concepteur de l’emblématique « Chaîne d’ancre » associée au label.

Doté du « génie de l’enfance » selon les mots de Philippe Dumas (5e génération), facétieux à ses heures, Emile Hermès est un collectionneur hors pair. Il fréquente assidûment la salle Drouot et agrémente son cabinet de curiosités de quelque 21.266 références dûment répertoriées, contextualisées par Menehould de Bazelaire, Directrice du Patrimoine culturel depuis plus de trente-cinq ans:

« j’ai toujours le même plaisir à m’égarer dans les couloirs. Ça fait plus de trente-cinq ans. Je pensais venir ici pour trois mois mais je n’ai toujours pas trouvé la sortie. Je m’y sens comme à la maison. L’ingénieux Dédale, patron des artisans, est aussi celui qui a inventé ce truc dont on ne sort pas! »

Un tête- à-tête entre Emile Hermès et Colette, en 1942, au sein du fabuleux Jardin sur le toit – entendez la terrasse qui pourvoit aujourd’hui encore à la production de quelques pots de miel et de gelée de pommes-  est matérialisé d’un très beau texte écrit de la main de la célèbre écrivaine sur papier bleu  – forcément – que nous infuserons demain,  à 17h,  à l’occasion de notre High Tea dominical

Relayant les propos de nombreux et variés acteurs de la tribu : Annie, la »sémillante étalagiste, Yasmina, Georges, Juan, Marcelle, la «  Zazou », … les descendants d’Hermès et des Dumas,  le journaliste nous invite au théâtre d’une festive réunion de famille, toutes générations confondues

Et le lecteur de s’y sentir, lui aussi, un peu chez lui

Avec en tête ce mantra puissant, particulièrement éloquent, exprimé par Robert Dumas, « Le luxe, c’est ce qui se répare »

Et la conviction qu’ »Au 24 Faubourg (…) tout change pour que rien ne change »

Un essai qui en-chante, pétille et palpite de l’esprit tribal et des racines de la Maison

Apolline Elter

Au 24 Faubourg Saint-Honoré, Frédéric Laffont, essai, Ed. L’Iconoclaste, octobre 2024, 272 pp

 Billet de ferveur

AE : Pouvez-vous nous préciser la genèse de cet essai. Avez-vous été contacté par Pierre-Alexis Dumas suite à la publication d’Une vie par le menu ? ( NDLR : Attributaire du Prix Passion 2022, l’essai trace le destin fabuleux de Bernard Pacaud, chef triplement étoilé de L’Ambroisie (Paris- Place des Vosges) 

Frédéric Laffont : En effet, Pierre-Alexis Dumas, le directeur artistique d’Hermès, m’a convié à réfléchir à un récit autour du 24 Faubourg St Honoré. Il avait apprécié mon livre sur le chef Bernard Pacaud. Lors d’un premier rendez-vous au 24 Fbg,  la directrice du patrimoine d’Hermès, qui est habituée à formuler des réponses négatives à toute demande de livre sur la maison, m’a dit : « C’est bizarre qu’on vous ait confié l’écriture d’un tel ouvrage. C’est sans doute parce que Pierre-Alexis doit en avoir envie et dans le même temps, pas du tout ! » J’ai considéré que c’était une belle invitation à me mettre au travail.

AE : Ce ne doit pas être aisé de pénétrer l’âme d’une enseigne commerciale, sans verser dans la publicité ni une sorte d’hagiographie à l’instar de La calèche ce Jean Diwo (Ed Flammarion- 2010) 

Frédéric Laffont : Pendant deux années, j’ai bénéficié d’un accueil bienveillant de la maison. j’ai eu accès aux archives d’Hermès, consulté les transcriptions des témoignages des personnes défuntes, et j’ai mené librement de nombreux entretiens. Au début du XXe siècle, le 24 Faubourg abritait la demeure de la famille Hermès, les ateliers et le magasin. Ici, on est chez quelqu’un. La maison n’est pas hantée, elle est habitée. Pour restituer l’esprit et la singularité du lieu, pour aussi décrire le passage du temps et la permanence de codes tribaux, seule une plume libre pouvait s’aventurer dans le labyrinthe du 24 Fbg. Mon livre est publié par un éditeur, L’Iconoclaste, en tout indépendance d’Hermès. Le résultat de ces deux années d’écriture est, dit-on, un « livre ovni » (Pierre Groppo, Vanity Fair, 28 sept. 2024). 

AE : le sigle de la maison, adopté en 1945 par Emile Hermès, rappelle la vocation sellière première de l’enseigne et une perspective de départ imminent et de mise en mouvement permanent. Il y a un vrai génie dans ce choix :

Frédéric Laffont : « Regarder derrière pour mieux avancer » est l’un des codes tribaux du 24 Fbg. Mon livre débute dans une maison qui, à la fin du Xixème, comptait une vingtaine d’employés. Ils sont plus de 20.000 de nos jours à travers le monde. Le sigle d’Hermès, est un attelage du XIXème appelé Duc attelé. Duc signifie : Avance !  Duco, à l’impératif : Vas-y ! Go ! On the road again comme disent les cowboys. L’histoire n’est pas figée dans le passé, elle reste à écrire… 

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